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Les Berceaux de Rouen, un cas d’école des pratiques illégales de l’adoption
Six mois après le lancement du programme AdoptRisk, Yves Denéchère, professeur d’histoire contemporaine à l’Université d’Angers, publie une étude en libre accès sur l’association Les Berceaux de Rouen. Une œuvre qui n’a jamais été autorisée comme œuvre d’adoption et qui a exercé, de 1941 à 1973, une activité illégale d’accueil et de placements d’enfants.
« L’enfer est pavé de bonnes intentions », dit l’adage. En septembre 1941, Les Berceaux de Rouen sont créés dans la capitale normande, « dans l’intention de porter secours aux mères abandonnées, avant et après la naissance de leur bébé, de prendre soin de ces derniers et d’éviter que les enfants soient définitivement laissés sans famille », peut-on lire dans ses statuts. La défaite militaire française a engendré un problème : des femmes se retrouvent enceintes bien après que leur mari a été fait prisonnier et retenu en Allemagne…
L’association est fondée trois semaines après un décret-loi du Régime de Vichy organisant l’accouchement dans l’anonymat et la prise en charge de la femme enceinte pendant un délai de 2 mois.
L’initiative est soutenue par les notables locaux, d’autant qu’elle est incarnée par une personne tout à fait respectable, Édith Paradis (1896-1982), ex-infirmière militaire, épouse de Maurice Paradis, gynécologue, et mère de deux enfants adoptés au milieu des années 1930.
Pendant la guerre, l'association accueille des mères et nouveau nés, parfois issus d’unions illégitimes avec l’occupant. À la Libération, les soldats allemands sont remplacés par les GI’s. En avril 1946, le grand hebdomadaire américain Life consacre un reportage photo à cette « crèche pour les enfants illégitimes nés de pères militaires américains pendant la guerre ». Principale héroïne de ce reportage : Édith Paradis, qui fait fonctionner cette œuvre privée grâce à des dons, les bénéfices d’animations, et n’hésite pas à mettre la main à la poche pour renflouer les caisses.
« Aucune autorisation »
À partir de 1946, la situation du pays se stabilise. Le nombre d’enfants abandonnés baisse, alors que, portée par le populationnisme, la demande d’enfants à adopter se fait plus forte. Dans les années et décennies qui suivent, l’État revoit plusieurs fois la législation en vigueur, et tente de réguler l’activité des intermédiaires. Mais Les Berceaux y échappent.
« Jusqu’au milieu des années 1970, Édith Paradis a accompagné des centaines de mères qui ne voulaient pas garder l’enfant ou qui étaient sous contraintes familiales et a placé ces enfants pour adoption, sans aucun droit, sans jamais avoir eu aucune autorisation », constate l’historien Yves Denéchère, spécialiste de l’enfance et de l’adoption, auteur de l’étude Les Berceaux de Rouen dans toutes leurs œuvres. Régulièrement, l’association est soumise à des inspections des services de protection de l’enfance. Les rapports qui demandent qu'elle régularise la situation s’accumulent pendant 30 ans. « Ils la surveillent, disent qu'elle fait n’importe quoi ». Mais rien ne change. Édith Paradis esquive, se réfugie derrière ce que l’on appellera plus tard, une légère « phobie administrative ». Le combat cessera en 1973, lorsque la fondatrice, âgée, cessera ses activités.
Il y a encore plus grave que cette irrégularité administrative. Afin de contourner les lois qui réservaient l’adoption aux couples mariés, par exemple, « elle a organisé de fausses reconnaissances de paternité », démontre Yves Denéchère : des hommes ont déclaré a posteriori être le père d’un enfant qui n’était pas le leur. Du fait de cette reconnaissance, il le devenait. Pire, « elle est allée jusqu’à commettre des crimes de “supposition d’enfants”, c’est-à-dire qu’elle déclarait la naissance d'un enfant par une femme, alors que c’était une autre qui l’avait mis au monde, explique Yves Denéchère. Jusqu’en 1994, cela constituait un crime ».
Histoires secrètes
L’historien, coordinateur du programme AdoptRisk, n’a pas découvert ces cas dans les archives de l’association. Celles-ci ont disparu. « Le secret implique de ne pas garder de traces. Tout passait par Édith Paradis, qui était persuadée qu’elle faisait le bien. Elle faisait se rencontrer deux familles dans la détresse : une famille de naissance, dont l’honneur était entaché par une grossesse illégitime, et, de l’autre côté, des personnes qui ne parvenaient pas à avoir d’enfants. Elle garantissait le même secret aux deux parties. Et elle assurait la qualité de l’enfant, qu’il était issu d’une bonne famille, ce qu’il n’était pas possible de contrôler pour les enfants de l’Assistance publique. Et tout cela se paie », en dons à l’association.
L’étude revient sur les parcours de Sylvie, Liliane, Claude, Patrick, qui sont partis à la recherche de leurs origines lorsqu’ils sont devenus parents, ou « qui ont découvert qu’il y avait un loup à la mort de leurs parents ». Les services officiels n’ont pas pu les renseigner, puisque tout cela n’a pas légalement existé. « Cette étude permet de replacer leur histoire individuelle dans une histoire globale, fiable ».
Elle constitue aussi une sorte de preuve de concept du programme AdoptRisk qui entend faire la lumière sur les pratiques illicites dans l’adoption en France, de 1923 à 2005. « Elle ouvre toutes les pistes de recherche que l’on compte travailler, la question des archives (celles de l’association ont disparu, mais on en retrouve ailleurs), celles des personnes adoptées, de leurs recherches via les réseaux sociaux, les tests ADN… Elle montre aux personnes concernées, aux associations, aux services publics comment nous allons travailler, les problématiques que l’on va aborder ».
Lire l'intégralité de l'étude Les Berceaux de Rouen dans toutes leurs œuvres
AdoptRisk : sur les traces des adoptions illégales
Lancé le 1er octobre 2025 pour 42 mois, le programme AdoptRisk, soutenu par l’Agence nationale de la recherche (ANR) explore la période allant de 1923, année de la première loi française autorisant l’adoption des mineurs, à 2005, apogée de l’adoption internationale. Il associe trois unités de recherche (Temos à Angers, Lisst à Toulouse et l’IHTP à l’université de Paris-8), pour un total de onze chercheur·es issus de plusieurs disciplines (histoire, archivistique, anthropologie, sociologie, psychologie et droit). Il a notamment pour objectifs :
- d’identifier les sources disponibles pour appréhender le phénomène des pratiques illicites entourant la naissance et d’adoption en France et à l’étranger ;
- d’analyser les pratiques des acteurs impliqués et repérer les éléments illicites ;
- de proposer une démarche permettant de quantifier le phénomène ou le risque ;
- d’évaluer les effets de la découverte de pratiques illicites sur les personnes adoptées et leurs proches.
