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Séparés par des virgules

Un livre qui casse les mythes accolés au surf

Christophe Guibert, sociologue à l’UA, a dirigé un ouvrage collectif qui fait la synthèse des pratiques plurielles liées au surf à travers le monde. Dans ce livre intitulé « Les mondes du surf. Transformations historiques, trajectoires sociales, bifurcations technologiques », les chercheurs apportent une analyse qui permet de tordre le cou aux mythes et préjugés qui entourent cette activité souvent présentée comme une contre-culture aux codes très établis.

Des surfeurs qui bravent l’interdit pour s’adonner aux plaisirs de la glisse. Voilà comment, mi-novembre, une radio publique illustrait un sujet sur les Français qui ne respectent pas le confinement. Un choix qui ne doit rien au hasard selon Christophe Guibert, sociologue à l’UA : « On réduit souvent le surf à des valeurs d'oisiveté, de liberté, de défiance à l'égard de l’ordre établi voire même parfois à la consommation de produits illicites. Mais le surf ne peut se réduire à cette vision naïve de contre-culture de plage. » Pour démontrer la pluralité de cette pratique et casser les mythes qui l’entourent, Christophe Guibert a dirigé un ouvrage intitulé « Mondes du surf » publié chez les Editions de la Maison des sciences de l’homme d’Aquitaine. « Ce livre permet de mettre en lumière les avancées des connaissances sur le surf sous l’angle des sciences sociales », précise l’enseignant-chercheur. Ainsi, les approches du sujet – sociologique, géographique, économique, historique – sont différentes mais se complètent et visent à interroger un « fait social total »..

« Recherche de haut niveau »

Ce livre est aussi le symbole d’une évolution des mentalités dans le domaine de la recherche universitaire. « Quand j’ai commencé à étudier le surf, certains considéraient cela comme un objet peu sérieux et trivial. Deux décennies plus tard, c’est devenu un objet légitime dans le champ des sciences humaines et sociales. Ce livre est la preuve qu’il existe une recherche francophone de haut niveau à ce sujet à travers les regards croisés de plusieurs collègues », se réjouit le responsable du campus des Sables d’Olonne. C’est pourquoi on retrouve dans l’ouvrage des articles consacrés à l’économie du surf au Maroc, l’emploi des moniteurs de surf au Brésil et à Taïwan ou encore le développement des vagues artificielles. Une variété qui casse l’image du surf qui serait une pratique unique à travers le monde et avec une culture spécifique. « Le surf n’a pas de valeurs en soi, il n’est que ce que les individus en font. On ne peut donc essentialiser cette activité : pour certains, c’est une pratique professionnelle. Pour d’autres c’est un loisir estival, une activité sportive ou cela renvoie à l’idée de voyage et de découvertes », détaille le chercheur membre de l’unité Espace et Société (Eso-Angers) de l’UA.

Le surf, objet de paradoxe

Mais alors pourquoi le surf est-il souvent réduit à une sorte de caricature ? Pour Christophe Guibert, la réponse est double : « Il y a d’abord le discours marketing des marques de surf qui entretiennent ce mythe de la liberté, de beaux paysages afin de faire vendre. Il y a aussi le rôle de la presse spécialisée française sur le sujet.
Le sociologue Christophe Guibert
Pendant très longtemps, celle-ci s’est autorisée à recopier et traduire des articles de la presse nord-américaine en véhiculant sans garde-fou les valeurs californiennes adossées au surf. » De quoi faire oublier qu’à ses débuts en France, dans les années 1950-1960, le surf est pratiqué par les élites, au sens sociologique, et sponsorisé par des marques de luxe. Une réalité bien loin de l’image des hippies et des beatniks. Un paradoxe qui n’est pas le seul à agiter les mondes du surf. Le rapport à l’environnement en est un autre. « Le surf est souvent montré comme un moyen d’avoir un lien avec la nature. C’est vrai. Par contre, ce n’est pas une pratique verte et respectueuse de l’environnement : les combinaisons sont souvent réalisées à base de néoprène, un matériau très polluant, les planches sont fabriquées à base de pétrole et aller sur des beaux spots cela nécessite des mobilités en voiture ou pire en avion », souligne Christophe Guibert.

Une pratique plurielle

Si le surf s’est professionnalisé durant ces dernières années au point de voir l’émergence de compétitions officielles à travers le monde, sa pratique reste aussi diverse que la culture plurielle qui le caractérise. D’un côté, il y a les champions qui vont notamment participer au prochain Jeux olympiques pour la première fois et de l’autre les milliers de personnes pour qui c’est un loisir. « La pratique compétitive reste quantitativement très modeste. En revanche, les écoles de surf sont en plein essor avec à la clef la création de centaines d'emplois en période estivale sur les littoraux français. Là souvent vous avez à faire à un moniteur bronzé, sympa, souriant qui vend des prestations d’initiation et qui véhicule les mythes autour du surf. Cette interaction sociale participe d’une vision enchantée en euphémisant le rapport commercial de la prestation marchande », analyse Christophe Guibert. Ce rapport à l’esthétique est d’ailleurs un autre paradoxe dans les mondes du surf selon le chercheur : « On dit que c’est un univers ouvert où l’on rabat les codes mais pourtant il y a de fortes injonctions concernant la plastique des corps surtout pour les femmes. Il y a peu, une surfeuse brésilienne membre du top 10 mondial s’est retrouvée sans sponsors car son physique ne correspondait pas à l'esthétique corporelle que les magazines de surf souhaitent mettre en avant. » Dans la même veine, une surfeuse afro-américaine est récemment montée au créneau pour dénoncer le manque de diversité ethnique dans la pratique du surf. De quoi sûrement faire un potentiel sujet d’étude pour Christophe Guibert et ses collègues.

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