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Croisades et djihâd - Université Angers

Conférence des Mardis de Confluences

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Croisade/djihâd : la guerre au nom de Dieu ?

Jean-Michel Matz, devant une représentation de Godefroy de Bouillon, premier souverain du royaume de Jérusalem au terme de la première croisade

Jusqu’en mai 2016, la SFR Confluences propose une série de conférences sur les conséquences des attentats de janvier 2015, et plus globalement sur la violence terroriste, ses motifs, ses racines. Le 12 janvier, dans le cadre de ce cycle baptisé « Où est Charlie ? », deux professeurs d’histoire de l’Université d’Angers, Jean-Michel Matz et Didier Boisson, ont analysé les rapports entre « les religions et la guerre ».

Spécialiste du Moyen Âge et de l’histoire religieuse, directeur du Cerhio-Angers, Jean-Michel Matz a rappelé ce que disent les textes sacrés, Bible et Coran, et l’interprétation qui conduit aux croisades et au djihâd. En voici un bref résumé.

La guerre est-elle préconisée par la Bible et le Coran ?

Jean-Michel Matz : Dans le Nouveau Testament, la réponse est clairement non : il y a une condamnation absolue de toute forme de violence. Alors que dans le Coran est inscrit la possibilité, voire la nécessité de la guerre – même si c’est nettement moins évident que ce que nos contemporains djihadistes prétendent. Dans le texte fondateur de l’islam, c’est justifié par le caractère impératif de la lutte, non pas contre les autres religions, mais contre l’idolâtrie. L’idolâtrie, à l'époque, c’est le polythéisme. Ce qui fait que les premières batailles livrées par les musulmans au nom de la religion le sont contre d’autres arabes restés polythéistes. Lutter contre les idolâtres, les infidèles, les mécréants, c’est pour cette raison là que le Coran incite, sans jamais obliger, à la guerre.

C’est ce qu’on résume aujourd’hui sous le terme de « djihâd »…

JMM : De manière erronée. Le « djihâd », en arabe, c’est « l’effort ». Prier, pratiquer le jeûne, lutter contre ses pulsions… c’est un effort, donc un djihâd. Dans le Coran, le mot apparaît 41 fois. Et seules 10 occurrences font référence au combat. Donc, aujourd’hui, on a une vision complètement tronquée du djihâd, réduite à sa dimension violente.

Quelles formes vont prendre les guerres menées au nom de l'islam ?

JMM : À sa naissance, pendant un peu plus d’un siècle, il y a une grande période de conquêtes territoriales, de l’Espagne à l’Inde. On est dans un djihâd offensif. Aux IXe, Xe et XIe siècles, le djihâd devient défensif : les musulmans ne prennent les armes que si leur territoire est attaqué. La première Croisade, à la fin du XIe siècle, relance l’idée de djihâd, et l’entretient durant toute la seconde moitié du Moyen Âge, et même jusqu’au milieu du XVIe siècle avec l’expansionnisme ottoman. Au XVIIe siècle, les frontières sont stabilisées. Le djihâd est mis en sommeil, jusqu’à son réveil récent dans les années 1970-80.

Paradoxalement, on constate que dans tous les territoires conquis par les musulmans, ils n’ont jamais cherché à éliminer les autres religions. Ils ont même établi un statut spécifique pour les non-musulmans, le statut de Dhimmi, qui les place dans une situation d’infériorité juridique mais leur garantit une certaine liberté de culte et leur sécurité, moyennant le versement d’un impôt. Il n’est pas question d’éradication de la présence chrétienne ou juive. D’ailleurs, le Coran protège les synagogues et les églises.

Plus généralement, il faut savoir que les conditions à respecter pour engager un conflit et les règles de combats sont nombreuses dans le droit médiéval musulman : il est interdit de brûler un prisonnier, de mutiler un mort, de s’en prendre aux femmes, aux enfants, aux vieillards, aux prêtres… C’est beaucoup moins le cas pour les Croisés : on estime que, puisqu’ils sont chevaliers, qu’ils défendent le Christ, ils sauront faire une guerre respectueuse… Ce qui est loin de toujours avoir été le cas.

Le Nouveau Testament excluant toute forme de violence, comment en arrive-t-on aux Croisades ?

JMM : C’est une lente évolution. Aussi longtemps que l’Empire romain est païen, les chrétiens ne combattent pas : ils préfèrent être martyrisés plutôt qu'enrôlés dans les légions romaines. Au IVe siècle, l’Empire romain adopte le christianisme. Mais arrivent les invasions barbares : la question de savoir si les chrétiens peuvent se battre se repose. Au Ve siècle, saint Augustin jette les bases de « la guerre juste » ? À condition de respecter certains critères, les chrétiens peuvent prendre les armes.

Peu à peu, les territoires romains sont conquis par des tribus, des peuples conduits par des chefs de guerre. Quand ils adoptent à leur tour le christianisme, il y a confusion entre la valeur guerrière qu'incarnent ces chefs et la religion. On arrive à l’idée que le chevalier est un chevalier du Christ. Et la guerre devient non seulement possible, mais nécessaire. De 1095 et jusqu’au XIIIe siècle, on assiste aux différentes croisades vers la Terre Sainte, pour la libérer, puis défendre Jérusalem. Aux XIVe et XVe siècles, les croisades prennent un caractère défensif face à l’avancée des Ottomans.

Pour qu’il y ait croisade, il faut que la guerre réponde à l’appel du pape. Or, à partir du XVIe, les monarchies européennes s’affranchissent de la papauté. On n’est plus dans des croisades, mais de simples interventions militaires.

Pour qu’il y ait guerre sainte, il faut une collusion entre le religieux et le politique. Deux éléments que l’on retrouve dans l’appellation « État islamique ».

Après l'intervention de Jean-Michel Matz, Didier Boisson, professeur en histoire moderne à l’Université d’Angers, a poursuivit la conférence en se penchant sur les guerres de religion entre catholiques et protestants, au XVIe siècle, et sur l’émergence d’un discours sur ce que nous appelons aujourd’hui tolérance et laïcité.

 

Écoutez la conférence

La conférence du 12 janvier 2016 a été enregistrée. Il est possible de la (ré-)écouter ici :

  • Jean-Michel Matz (1re partie)

  • Jean-Michel Matz (2e partie)

  • Didier Boisson (1re partie)

  • Didier Boisson (2e partie)

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À savoir

La Structure fédérative de recherche Confluences associe les différents laboratoires de recherche en sciences humaines et sociales de l’Université d’Angers. Parmi ses nombreuses activités, elle organise un cycle de conférences-débats dénommé « Mardis de Confluences ». Ces rendez-vous scientifiques ouverts au grand public sont coordonnés par Arnaud de Lajartre, maître de conférences en droit à l’UA et directeur-adjoint de la SFR Confluences. Ils ont lieu un mardi par mois.

Prochaine le 9 février

Après avoir exploré le thème des « performances » en 2014 et 2015, les Mardis de Confluences s’intéresse cette année aux conséquences et origines des attentats de janvier 2015. Après « les religions et la guerre » le 12 janvier, le 3e rendez-vous de ce cycle « Où est Charlie ? » aura lieu le mardi 9 février 2016, sur le thème des « caricatures de femmes politiques ». La séance sera animée par Taïna Tuhkunen, professeur en littérature et études cinématographiques à l’Université d’Angers ;  Armelle Le Bras-Chopard, professeure émérite en science politique de l’Université Versailles-Saint Quentin, et Catherine Beaunez, dessinatrice d’humour.