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Francis Hallé - Université Angers

Francis Hallé

Un explorateur des cimes sensibilise à la beauté végétale

Francis Hallé devant l'orme de Sibérie du jardin des plantes d'Angers

Le botaniste Francis Hallé aime les arbres, d’abord pour leur beauté. À 73 ans, après de nombreuses explorations dans les forêts primaires tropicales, son émerveillement ne tarit pas. Même lorsqu’il se trouve au jardin des plantes d’Angers, quelques heures avant sa conférence « plaidoyer pour l’arbre », il ne peut s’empêcher de « croquer » sur son carnet à dessin un orme de Sibérie (Zelkova Serrata) âgé de 120 ans, qui trône dans le parc. Cet amoureux des arbres a une façon bien à lui de militer pour leur protection. Entretien avec un homme fasciné par ces « colosses verts ».

Votre conférence donnée à la Faculté des sciences de l’Université d’Angers le 6 octobre est intitulée « plaidoyer pour l’arbre ». Entendez-vous par là une défense des arbres à tout prix ?

Je me considère un peu comme un « avocat » pour eux. Les arbres sont maltraités, je suis horrifié de la manière dont l’homme les traite : ravages de la déforestation dans les forêts équatoriales, tailles sauvages dans nos villes. Ce n’est pas que je me désintéresse des autres plantes, toutes aussi importantes, mais mon travail scientifique dans les forêts primaires équatoriales m’a amené à m’intéresser spécifiquement à eux. Et il faut bien des personnes qui prennent leur défense !

Vous parcourez la canopée tropicale depuis 1986 et vous dites y avoir découvert un autre monde, un « jardin » caché. Pouvez-vous nous en dire un peu plus ?

Les forêts primaires tropicales sont des espaces intactes, c'est-à-dire ni abimés, ni exploités par l’homme. La canopée, cet écosystème situé au sommet des arbres à la jonction entre forêt et atmosphère, fait l’objet de mes recherches. Elle abrite un nombre incalculable d’espèces végétales et animales : 75 % de la biodiversité mondiale y vit ! J’ai eu la chance d’explorer des canopées sur le « radeau des cimes », sorte de nacelle gonflable de 600 m² posée sur le sommet des arbres. Cet espace est très beau et mille fois plus riche qu’au sol. On se retrouve au milieu d’un jardin suspendu tapissé d’orchidées, de fougères, de bégonias et peuplé de singes, chauves-souris, de millions de grenouilles, ou encore de crabes ! Les fréquentes pluies forment des « poches » d’eau, véritables réserves de vie pour ces animaux. Les habitants de la canopée n’ont aucune raison de craindre l’homme, étant donné qu’ils n’ont eu à souffrir d’aucune « chasse » de leur part : très curieux, ils viennent facilement à notre rencontre.

Est-ce votre façon de défendre les forêts que de montrer leur beauté et leur richesse ?

Oui, j’ai horreur de l’écologie culpabilisante. Si nos contemporains découvraient la canopée équatoriale, ils se diraient qu’ils ne peuvent pas laisser détruire ces forêts ! Je travaille sur un film en collaboration avec Luc Jacquet (réalisateur de la Marche de l’empereur) pour montrer cette biodiversité incroyable présente en haut des cimes, à l’abri des regards. Si vous voyiez par exemple certains insectes aux couleurs éclatantes, on dirait des bijoux ! Lorsque le film « le monde du silence » du commandant Cousteau est sorti en 1955, le monde sous-marin était totalement inconnu du grand public. Ces images ont permis à tous de découvrir la biodiversité sous-marine et ensuite de faire émerger la recherche océanographique en haute mer. J’espère que notre film et ses images inédites sur les forêts primaires sera à l’origine d’une prise de conscience de la part du « grand public » et des décideurs politiques de la beauté et de la richesse des canopées. La société perdrait beaucoup à laisser périr les forêts primaires tropicales, tant du point de vue écologique que médical.

Les forêts primaires tropicales seraient-elles gravement menacées ?

Oui, c’est très clair qu’il y a urgence à les sauvegarder. Il nous reste 10 ans pour agir avant que les forêts primaires tropicales ne disparaissent du globe. On en trouve encore au Gabon, en Amérique du Sud, en Nouvelle-Guinée et quelques-unes en Asie mais partout, leur régression est inquiétante. La première conséquence de leur disparition sera écologique par la perte de véritables « poumons verts » et d’une riche biodiversité. On se prive définitivement de plantes et donc de molécules qui pourront être utiles pour guérir certaines maladies. Mais il y a beaucoup plus grave : la déforestation industrielle entraîne le génocide des ethnies forestières. Ils sont forcés de quitter leur lieu de vie et se retrouvent exilés dans les villes, souvent sans-abris.

2011 a été déclarée année internationale des forêts par l’ONU, pensez-vous que cet évènement enclenchera des actions de protection des forêts ?

Sur le principe, cette année « thématique » n’est pas une mauvaise chose mais je constate que dans les faits, ce ne sont que de belles paroles. Ainsi, personne ne pourra reprocher aux décideurs politiques d’avoir ignoré le problème de la déforestation. Mais je ne me fais pas d’illusion et je suis assez pessimiste quant à l’échéance des 10 ans pour sauver les forêts primaires tropicales : c’est un temps très court pour convaincre les gouvernants.

Quelle est votre vision de la gestion durable des forêts ?

La méthode est différente selon que l’on parle des forêts européennes ou tropicales. Chez nous, les forestiers gèrent très bien à la fois les coupes de bois et les nouvelles plantations, pour une durée de vie quasi-infinie des forêts. Je ne suis pas inquiet pour nos bois européens. Les zones forestières voient de manière générale leur surface augmenter notamment en raison de l’accroissement du taux de Co² dans l’air, qui accélère la croissance des arbres.

Mais ce type de politique forestière n’est pas transposable aux zones tropicales. Toutes les tentatives d’alternance raisonnée entre coupes et replantages ont à ce jour échoué. Dans les zones tempérées, les arbres peuvent s’adapter aux facteurs physiques (vent, froid, neige, etc.). Il en va différemment dans les forêts tropicales où les contraintes s’imposant aux arbres sont biologiques et non physiques. Contrairement à l’Europe, les êtres vivants végétaux et animaux sont reliés entre eux au sein d’une chaine très complexe. On comprend alors les déséquilibres que peuvent engendrer la disparition d’un animal ou la coupe d’un arbre. Il est impossible de savoir quelle en sera la conséquence sur les autres végétaux et animaux. C’est pour cette raison que toute coupe industrielle devrait y être proscrite. Il faudrait même aller plus loin : les tropiques ont besoin d’un plantage massif de nouveaux arbres, d’autant qu’ils poussent très vite grâce à l’humidité ambiante.

Quel est votre meilleur argument pour convaincre vos concitoyens de la valeur des arbres ?

J’en ai un imparable ! La matière de l’arbre (bois, feuilles) ne provient pas du sol. Elle apparaît grâce aux polluants atmosphériques. Le tronc est constitué d’énergie solaire et d’un amas de CO². L’arbre absorbe en effet nos rejets carboniques pour nous libérer de l’oxygène en échange. Couper un arbre revient donc à relâcher du CO² dans l’atmosphère. Je remarque que les citoyens ne sont pas indifférents lorsqu’un arbre de leur quartier est coupé. Certains élus justifient les coupes de grands arbres par un replantage massif de jeunes plants. Mais à mes yeux, cette « compensation » est une triple arnaque ! D’abord sociale : l’arbre représente un véritable patrimoine. Ensuite financière, car un grand arbre n’a pas besoin d’entretien, donc ne coûte rien. Les jeunes plants en revanche doivent être achetés avec l’argent du contribuable, puis plantés, arrosés, mis sous tuteur. Enfin, une arnaque écologique : les 100 petits arbres remplaceront le grand arbre au niveau de son effet d’ « épuration carbonique » au bout de 25 ans minimum. Autrement dit, toute une génération va souffrir d’une baisse de qualité de l’air. Alors pourquoi se priver de tels alliés ?

Propos recueillis par Thérèse Rosset

Commentaire de Dimitri posté le 7 octobre 2011 à 17:12

Intéressant, M. Hallé parle des canopées comme d'un autre monde, d'un village d'irréductibles habitants. A quand la sortie au ciné de son film?

Commentaire de Thérèse Rosset posté le 10 octobre 2011 à 09:09

Le tournage est en phase de démarrer. Il faudra donc attendre encore quelques mois avant la sortie du documentaire dans les salles! Si ce projet de long-métrage vous intéresse, vous pouvez suivre son actualité sur http://wild-touch.org/projets/

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Entretien avec F. Hallé

Entretien avec Francis Hallé, Professeur à l'Université de Montpellier, le 6 octobre 2011.

Réalisé à l'initiative d'Alain Vian (Professeur botaniste à l'Université d'Angers), et de François Legrand (programmateur artistique et développement culturel à l'Université d'Angers).

Réalisation de la vidéo : Nicolas Didelle - Cabanon Prod.

La forêt tropicale, dangereuse ?

Couper les arbres tropicaux, Francis Hallé s’y oppose farouchement. En revanche, il n'hésite pas à « abattre » certaines idées reçues sur la forêt tropicale. Dans l’imaginaire du public, ces espaces sont remplis d’animaux sauvages prêts à dévorer les hommes. Selon l’aventurier-botaniste, la forêt n’est pas dangereuse du moment que l’on respecte deux précautions :

  • Ne jamais s’aventurer en forêt seul au risque de s’y perdre. Autrement dit, gardez toujours une boussole sur vous et faites-vous accompagner par un guide
  • Éviter de se balader en forêt tropicale en cas de vent car des morceaux de bois morts peuvent tomber. Ce type de chute est très dangereux car les arbres de forêt tropicale atteignent les 40 mètres. Pour plus de prudence, portez un casque de chantier.

Mission au Laos en partenariat avec Terra Botanica

Francis Hallé et d’autres chercheurs repartent en exploration au Laos sur le radeau des cimes à partir de janvier 2012 pour 5 missions de 2 mois d’ici 2015. Le gouvernement Laotien les a mandatés pour réaliser un « inventaire » de la faune et flore des canopées laotiennes.

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